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Souveraineté IA : l'Europe joue 230 milliards face au fossé du calcul
InvestAI mobilise 200 milliards d'euros et quatre gigafactories, mais l'Europe reste distancée sur les data centers et dépend d'ASML pour ses puces.

Un plan à 200 milliards d'euros ne vaut que par les watts et les puces qu'il permet d'allumer. C'est tout l'enjeu qui rattrape l'Europe cet été 2026 : après avoir légiféré la première avec l'AI Act, elle découvre que la bataille se joue désormais sur un terrain où elle part en retard, celui des infrastructures de calcul. Le 29 août, plusieurs analyses convergeaient sur le même constat — la stratégie européenne a le mérite d'exister, mais l'écart capacitaire avec les États-Unis et la Chine ne se comble pas à coups de communiqués.
Ce que contient réellement InvestAI
Lancé par Ursula von der Leyen au sommet de Paris le 11 février 2025, InvestAI vise à mobiliser 200 milliards d'euros pour l'intelligence artificielle à l'échelle de l'Union. Le cœur du dispositif est un fonds européen de 20 milliards d'euros dédié à quatre « gigafactories » d'IA, chacune équipée d'environ 100 000 puces d'IA de dernière génération — des infrastructures pensées pour entraîner de très grands modèles et ouvrir cet accès aux chercheurs comme aux PME, pas seulement aux mastodontes. La Banque européenne d'investissement s'est associée à la Commission pour en assurer le financement. Le montage repose largement sur le privé : selon les estimations, 65 à 70 % des fonds doivent venir d'investisseurs, le reste de sources publiques.
Depuis, l'enveloppe a été gonflée : une rallonge de 30 milliards d'euros annoncée fin juillet 2026 porte le total affiché à environ 230 milliards. Sur le papier, c'est la réponse européenne à la course aux capacités. Dans les faits, le point de comparaison fait mal.
Le fossé, en chiffres
Fin 2025, la planète comptait environ 11 800 data centers. Les États-Unis en concentraient à eux seuls 5 381, soit près de 46 % du parc mondial. La France, sixième pays européen, en alignait 322. L'écart d'investissement est du même ordre : les États-Unis devraient engager de l'ordre de 647 milliards d'euros dans le numérique en 2026, un multiple de l'effort européen — et une partie substantielle de cette somme file directement vers les capacités de calcul IA.
Le problème n'est pas seulement le nombre de bâtiments. C'est la dépendance en amont. Les puces les plus avancées qui garnissent ces centres n'existent que grâce à une seule entreprise au monde capable de produire les machines de lithographie EUV : le néerlandais ASML. C'est le paradoxe européen — le maillon le plus critique de toute la chaîne mondiale de l'IA est européen, mais la valeur ajoutée se capte à l'autre bout, là où se conçoivent les modèles et où tournent les GPU.
ASML, le fil rouge de la souveraineté
ASML n'est pas qu'un fournisseur d'outils : l'entreprise est devenue un acteur direct de la souveraineté IA européenne. Fin 2025, elle est entrée au capital de Mistral AI à hauteur d'environ 11 %, devenant le premier actionnaire du champion français lors de son tour à 1,7 milliard d'euros. Le signal est fort : le fabricant qui rend possibles les puces des géants américains mise aussi sur l'écosystème du continent. Reste que Mistral, en discussion pour une nouvelle levée qui pourrait porter sa valorisation autour de 20 milliards d'euros, joue dans une catégorie financière très inférieure à celle d'OpenAI ou d'Anthropic.
Réguler et construire en même temps
La difficulté européenne tient en une phrase : il faut concilier une régulation stricte — l'AI Act, dont les pouvoirs de sanction viennent d'entrer en vigueur — avec une vitesse d'exécution industrielle qui n'a jamais été le point fort du continent. Les gigafactories sont annoncées, mais un data center ne se construit pas par décret : il faut du foncier, de l'électricité décarbonée en abondance, des permis, et surtout des puces qu'il faut aujourd'hui acheter à l'étranger.
Le pari d'InvestAI est cohérent sur le fond : mutualiser le calcul, financer l'infrastructure lourde que le marché européen fragmenté ne produit pas spontanément, et garder ouvertes des capacités pour la recherche et les PME. Mais l'histoire récente enseigne la prudence sur les milliards « mobilisés » — ils ne sont pas des milliards dépensés, et une large part dépend d'investisseurs privés qui restent libres d'arbitrer ailleurs. L'Europe a écrit les règles du jeu de l'IA. Il lui reste à financer, dans les temps, les machines qui lui permettront d'y jouer.