Décryptage · Régulation
OpenAI, Anthropic et Google discutent d'un « organisme de standards » pour l'IA
Les trois rivaux confirment des semaines de discussions sur la sécurité de l'IA et poussent un organe de normes privé, sur fond de risque antitrust.

Trois des laboratoires les plus concurrents de la planète admettent travailler ensemble en coulisses. Mardi 15 septembre, Chris Lehane, directeur des affaires publiques mondiales d'OpenAI, a déclaré à des journalistes que son entreprise collabore depuis « plusieurs semaines » avec ses rivaux Anthropic et Google DeepMind sur la sécurité de l'intelligence artificielle, comme l'ont rapporté Bloomberg puis TechCrunch. L'aveu confirme une information de The Information selon laquelle les trois groupes cherchent à bâtir un organisme de normes commun pour l'industrie.
Le calendrier n'a rien d'anodin. La sortie de Lehane intervient trois jours après un essai de Dario Amodei, patron d'Anthropic, appelant le secteur à ralentir la cadence des modèles de pointe pour éviter des « risques catastrophiques ». Sam Altman (OpenAI), Demis Hassabis (Google DeepMind) et Elon Musk (xAI) ont tous soutenu publiquement l'appel. Altman est allé plus loin en promettant qu'OpenAI, comme Anthropic, accepterait des évaluateurs tiers à l'intérieur de l'entreprise pour surveiller la sécurité de ses modèles.
Un régulateur privé, « avec ou sans » l'État
L'idée d'un organe de normes ne sort pas de nulle part. Dès juillet, Demis Hassabis avait plaidé sur X pour la création d'un « Standards Body » piloté par les États-Unis, sur le modèle de la FINRA qui encadre le secteur financier : un partenariat public-privé capable d'inspecter les modèles les plus avancés et de coordonner, si nécessaire, un ralentissement à l'échelle de l'industrie. Début septembre, Lehane a formalisé la doctrine d'OpenAI dans un billet de blog : faire avancer des « standards menés par l'industrie », de manière volontaire, « avec ou sans le soutien du gouvernement ».
« Des normes menées par l'industrie compléteraient — et ne remplaceraient pas — des garde-fous fédéraux obligatoires et un contrôle démocratique. Mais nous sommes entrés dans une phase différente des capacités de l'IA, et tout doit être sur la table. »
Chris Lehane, directeur des affaires publiques mondiales d'OpenAILa formule dit tout de l'ambiguïté du projet : les laboratoires réclament des règles, mais préfèrent en écrire une partie eux-mêmes. Le pari est de démontrer un sérieux « responsable » avant que Washington ne légifère — et de garder la main sur le contenu des standards.
Le spectre de l'antitrust
Le risque juridique est réel. Coordonner un ralentissement entre les trois premiers acteurs d'un marché peut s'apparenter à une entente restrictive de concurrence. Altman lui-même a reconnu que de telles discussions pourraient exposer les entreprises au droit de la concurrence si la coordination était jugée anticoncurrentielle. Amodei, dans son essai, proposait une dérogation gouvernementale étroite pour sécuriser ces échanges. Lehane, lui, a estimé que les entreprises n'en avaient pas besoin — une position qui pourrait se retourner contre elles.
Sur le plan législatif, OpenAI a affiché son soutien au FRONTIER Act, une proposition bipartisane à la Chambre des représentants qui obligerait les principaux laboratoires à ouvrir leurs portes à des « organisations de vérification indépendantes ». C'est le seul volet réellement contraignant du dispositif — et il vient du Congrès, pas de l'industrie.
Elon Musk a de son côté proposé un mécanisme concret : que les grands laboratoires occidentaux et les entreprises chinoises testent mutuellement leurs modèles. L'idée d'un contrôle croisé, y compris avec des acteurs de pays non alignés, figure aussi en filigrane dans l'essai d'Amodei, qui évoque une coordination entre démocraties et régimes autoritaires « dans la mesure du possible ». Ces propositions restent embryonnaires, mais elles dessinent une même intuition : aucun laboratoire ne peut, seul, prouver que son modèle le plus avancé est sûr. La confiance, dans ce secteur, ne peut venir que d'un tiers.
Une Maison-Blanche qui parle de « canular »
Reste l'obstacle politique. Le président Donald Trump a balayé les craintes de dérapage de l'IA, les qualifiant de « canular » et de « scam », et rejette tout durcissement réglementaire au motif qu'un ralentissement offrirait un avantage à la Chine. Son conseiller David Sacks a enjoint les géants de la tech à « pousser la frontière » et de cesser de « prétendre » que leur envie de ralentir serait « purement altruiste ». Autrement dit : l'appareil d'État américain n'est pas demandeur.
C'est précisément ce qui pousse les laboratoires à bâtir leur propre cadre. Le paradoxe est frappant vu d'Europe, où l'AI Act impose déjà des obligations contraignantes aux modèles à usage général. Les entreprises qui, comme OpenAI, ralentissent volontairement leur montée en échelle tentent aujourd'hui d'institutionnaliser cette prudence — mais sans juge extérieur, un régulateur qu'on se choisit soi-même reste un régulateur qu'on peut congédier.