Décryptage · Régulation
La justice suspend le remplacement de journalistes par l'IA chez Infopro Digital
Le tribunal de Créteil a suspendu la suppression de postes de secrétaires de rédaction au profit de l'IA chez Infopro Digital, faute de test en situation réelle.

Un juge vient de rappeler qu'on ne remplace pas des journalistes par une IA sans d'abord prouver que ça marche. Le tribunal judiciaire de Créteil a suspendu, le 15 septembre, une partie du plan de réorganisation du groupe Infopro Digital, premier éditeur français de presse professionnelle, qui prévoyait de confier à l'intelligence artificielle une partie du travail des secrétaires de rédaction. La décision, obtenue par le comité social et économique (CSE) de la filiale Gisi, est la première victoire juridique française de journalistes menacés d'être remplacés par des machines.
Le plan visait 19 postes de secrétaires de rédaction — les professionnels chargés de la relecture, de la vérification et de la mise en forme des articles — au sein d'un groupe qui publie une trentaine de titres, dont L'Usine Nouvelle et LSA Conso. L'idée : redéployer ces tâches vers quelques « chefs d'édition » assistés par IA. Le tribunal a d'abord suspendu la suppression de 8 de ces postes, avant qu'un jugement ultérieur ne s'étende aux 11 restants.
« Un risque grave et caractérisé sur la santé »
Le motif retenu n'est pas philosophique, il est très concret. Faute d'avoir testé le dispositif en conditions réelles, le déploiement présentait selon le tribunal « un risque grave et caractérisé sur la santé physique et mentale » des salariés concernés. Autrement dit : imposer à des équipes un outil dont on n'a pas mesuré l'impact réel sur la charge et l'organisation du travail expose l'employeur, quel que soit le discours sur la productivité.
Pour lever la suspension, le tribunal exige une preuve tangible : la production d'un « numéro zéro », un prototype complet et non publié permettant de mesurer concrètement ce que l'IA change au travail éditorial avant tout licenciement. Une exigence lourde de sens pour toutes les entreprises tentées de justifier des suppressions de postes par l'automatisation sans en démontrer d'abord la faisabilité.
Le cœur du métier en jeu
Derrière la bataille sociale, un enjeu de fond : que reste-t-il du journalisme quand la vérification passe à la machine ? Les syndicats, SNJ, SNJ-CGT et CFDT Journalistes en tête, ont fait de ce point leur ligne de front. « Notre première crainte, c'est qu'on sorte de nos équipes le métier de journaliste qui est en charge de la vérification des faits », résume le SNJ-CGT. La direction, elle, assure que la coordination et la relecture finale resteront confiées à des chefs d'édition humains.
« Un journaliste remplacé par l'IA, c'est une information de qualité qui est menacée. »
Fédération européenne des journalistesPour la Fédération européenne des journalistes, qui a salué la décision, l'affaire dépasse largement un groupe de presse. Elle intervient alors que les rédactions de toute l'Europe expérimentent l'IA pour la production éditoriale, et qu'aucun cadre clair ne fixe encore où s'arrête l'assistance et où commence le remplacement.
Le conflit n'est pas né du jour au lendemain. La réorganisation avait été annoncée au printemps 2026, déclenchant un mouvement de grève qui avait mobilisé plusieurs centaines de salariés du groupe. La direction, elle, contestait un point juridique de fond : que l'introduction de l'IA dans la chaîne éditoriale constitue une « nouvelle technologie » au sens du code du travail — qualification qui impose une consultation renforcée du CSE et une évaluation des risques. En tranchant en faveur des salariés, le tribunal a implicitement reconnu que déployer l'IA dans un métier n'est pas un simple changement d'outil, mais une transformation qui engage la santé et l'organisation du travail.
Un précédent qui compte
La portée juridique reste à confirmer — la direction de Gisi s'est réservé la possibilité de faire appel, et la suspension n'est pas une interdiction définitive. Mais le message envoyé aux employeurs est déjà net : l'argument de la modernisation par l'IA ne dispense pas de respecter le droit du travail, ni de prouver l'innocuité d'un outil avant de l'imposer. Là où le débat sur l'IA se joue souvent à coups de grands principes réglementaires — comme l'AI Act européen — cette décision montre que le droit social existant offre déjà des leviers concrets.
C'est peut-être la véritable leçon de Créteil : la régulation de l'IA au travail ne viendra pas seulement de Bruxelles, mais aussi, dossier par dossier, des tribunaux qui devront arbitrer entre gains de productivité affichés et protection réelle des salariés. Pour la profession, cette première manche gagnée fixe un point d'appui. Pour les directions, elle pose une exigence nouvelle : démontrer, chiffres et tests à l'appui, que l'IA fait aussi bien avant de prétendre qu'elle fera à la place.